Murakami au château des merveilles (épisode 2) : L’émetteur contre l’aspirateur

 

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Koons est le résultat d’une production artistique américaine standardisée aux couleurs du néo pop : du papier aluminium qui revêtait la Factory de Warhol ne reste plus que le pâle reflet des chromes de certaines des oeuvres de JK. Des séries et des archétypes warholiens ne subsiste qu’un geste automatique du « détournement » et du « scandale ». En réalité rien n’est détourné chez Koons (ni scandaleux) si ce n’est le geste initial des pop artistes de la belle époque : l’usurpation des icônes produites par la « société de consommation ». Michael Jackson et son singe représentés sous forme de statuaire en porcelaine polychrome, le lapin géant en forme de ballon gonflable… Ces oeuvres ont elles aussi provoquées des cris et des indignations. Ces mêmes protestations sont proférées à l’encontre de Murakami. Quelle erreur! Faut-il croire que les yeux des détracteurs soient aussi insensibles aux cultures contemporaines pour confondre à ce point deux artistes que tout sépare ? Koons est le symptôme de notre société tandis que Murakami en est un de ses grands artistes contemporains. Il va bien falloir que je m’en explique!

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L’aspirateur est l’oeuvre symptomatique de Koons : il aspire les tendances, c’est un trou noir. Dans son exposition au Château de Versailles en 2008, l’environnement était comme happé par ses oeuvres. Koons avait l’air de nous dire à la manière d’une enfant roi : « regardez moi! » Même son miroir concave ne reflétait la galerie des glaces que pour mieux l’engloutir, fixer le focus d’une foule de visiteurs venus de toute part, usurper l’attraction du palais, rivaliser avec les glaces de la galerie en leur exhibant un miroir contemporain high tech, lisse et parfait… un peu trop parfait – cf visuel ci-dessus. Sa flamboyance n’est qu’apparente car en réalité elle est terne, elle s’inscrit non pas dans un art officiel mais dans l’art de faire croire qu’il ne s’y inscrit pas (c’est pire). Les vieux miroirs de la grande Galerie, avec leurs fantômes qu’ils retiennent depuis longtemps car il aura bien fallu qu’ils se protègent, ont la magnificence de leur éclat terni. Les miroirs de Koons ont l’apparence (tout n’est qu’apparence chez Koons, aucune apparition) d’être gonflés à l’hélium. Si ils l’étaient vraiment, peut-être que vous aurions pu assister à un lâcher d’oeuvres comme on le fait avec les ballons à l’occasion d’une célébration. Cela aurait été sans doute plus intéressant : un lapin s’envolant dans le ciel nous aurait fait pensé à la première montgolfière qui s’était élevée au dessus des jardins dès le XVIIème siècle (à ce propos, allez voir l’excellente exposition  » Sciences et curiosités à la Cour de Versailles » qui vient de s’ouvrir). Mais non, ses oeuvres sont lourdes et bien rivées à leurs socles. Leur seule mobilité provient de l’ascenssion de leur cote sur le marché de l’art. Donc Koons n’est pas celui qui semble paraître être à première vue : un artiste pop, kitsch, scandaleux et contemporain. Il est le triste reflet d’un art académique occidental.

Mesdames et Messieurs ses détracteurs, vous l’avez d’ailleurs glorifié de votre mépris : ce type d’artistes académiciens ont besoin de vos colères pour légitimer leur « valeur » artistique. Par contre, vos mêmes cris à l’encontre de Murakami (1) ne changeront rien à la valeur de celui-ci : il n’est ni académique, ni kitsch et pas plus pop que d’autres.

Murakami lui aussi n’est donc pas celui qu’il semble être à première vue. Par exemple son travail n’est pas aussi polychrome que ses oeuvres (nous le verrons dans l’épisode 7), l’artiste n’est pas non plus aussi gentil que ses fleurs souriantes : il est brutal et monochrome, à la différence de Koons qui n’est brutal que dans son arrogance et qui n’a pas de couleur spécifique si ce n’est le chrome de sa valeur marchande.

Brutal car à la différence de Koons il n’est pas centripète (un aspirateur des tendances à la mode), il est centrifuge (c’est un émetteur) : ces oeuvres rayonnent, expulsent des particules visibles et invisibles tout autour d’elles, vous les avez senties vous aussi comme des petites flèches douces amères ?

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Nous le voyons d’ailleurs dans « Tongari-Kun (Mister Pointy) » installée dans le Salon d’Hercule – visuel, ci-dessus – (2) : de ce corps monstrueux ont l’air de sortir des membres et des appendices de toutes sortes prêts à se détacher et à envahir la majestueuse salle. Cela me fait penser, dans un tout autre style aux blocs du gisant Gagarine de Xavier Veilhan qui semblaient eux aussi prêts à migrer vers de nouveaux espaces, lors de l’exposition de l’année dernière (3). Cette idée d’envahissement de l’espace et de la prolifération se retrouve également dans d’autres pièces comme celle de « Flower Montago » – cf visuel ci-dessous – (4) où l’on peut deviner aisément que la machine florale va s’étendre dans toute la galerie, probablement sortir par les fenêtres, se répandre dans les jardins baroques, s’étendre sur Paris puis envahir enfin le monde entier avec une forte probabilité que son centre natif soit remplacé par mille autres centres de telle sorte que le rhizome végétal monstrueux remplacera enfin les maigres réseaux informatiques construits par l’humain. A ce propos, savez-vous que la masse d’un être vivant la plus importante de la terre court sur plusieurs hectares et est, elle aussi, rhizomatique : un champignon (un seul) présent dans une forêt toute entière… On retrouve d’ailleurs la figure du champignon monstrueux lui aussi dans l’oeuvre de Murakami, par exemple avec « Kinoko Isu  » (4), champignons post-atomique.

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Autre exemple, lorsque nous sommes situés tout au bout du Grand Canal face au Château deux kilomètres au loin par temps ensoleillé, « Oval Buddha » installé au Point de vue du Roi – cf visuels ci-dessous – (5) , donne l’impression de diffuser une lumière dorée : on croirait un rayon laser jaune épousant l’axe de la Grande Perspective mais avec une capacité d’en dévier, vous atteignant directement où que vous soyez, comme si elle émettait une lumière puissante qui vous « regarderait » (et non comme un simple miroir du soleil).

Murakami est un anti-Koons, mais la démonstration ne s’arrête pas là. Il va bien falloir s’attarder sur ce qui fait l’énergie de Murakami : la violence à la fois contenue dans ses visages souriants (et non pas dissimulée derrière des masques) et la violence émise comme lors de la déflagration d’une grenade, d’une bombe ou d’un éclat de rire de Michel Foucault.

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Notes :

(1) Extrait d’un article publié dans le Parisien :  « Tous n’ont pas encore digéré le homard en aluminium polychrome exposé dans le salon de Mars du 10 septembre 2008 au 4 janvier 2009, lors de la rétrospective consacrée à Jeff Koons dans de nombreuses salles du château.  Sur la Toile, l’insurrection a pris la forme d’une pétition baptisée « Versailles, mon amour », où plus de 2 600 signataires [au 1er nov.:5.700) ont déjà apposé leur signature virtuelle pour exiger l’annulation de l’exposition »

Lire l’article en entier ici : http://www.leparisien.fr/loisirs-et-spectacles/murakami-fait-jaser-versailles-20-08-2010-1037391.php)

Le site web de « Versailles, mon amour » : http://www.versailles-mon-amour.fr/

(2) « Tongari-Kun (Mister Pointy) », Salon d’Hercule ; 2003-2004 ; Fibre de verre, fer, résine synthétique, peinture à l’huile et acrylique 700cm (hauteur) x 3,50m

(3) Voir le site web de l’exposition : www.Veilhan-Versailles.com

(4) « Flower Matango » (d) – 2001 – 2006 FRP, peinture à l’huile, acrylique et métal – 315 x 204,7 x 263 cm ©2001 – 2006 Takashi Murakami/Kaikai Kiki Co., Ltd.

(4) « Kinoko Isu : medium and large », Salon de Mercure ; 2003 ; Fibre de verre, acier et peinture acrylique, 40cm (hauteur) x 171,5cm (largeur) x 114,7cm (profondeur), 40cm (hauteur) x 294,4cm (largeur) x 97cm (profondeur)

(5) « Oval Buddha », Œuvre présentée pour la première fois au public ; Parterre d’eau  Œuvre présentée pour la première fois au public ; Parterre d’Eau ; 2007 – 2010 ; Bronze, acier et feuilles d’or ; 568cm (hauteur) x 318,9cm (largeur) x 311,5cm (profondeur)